Florence Dupasquier, FNTR : "C'est peut-être la crise de trop"

Le Journal du Poids Lourd : Depuis plusieurs mois, la FNTR est en première ligne face à la flambée des prix des carburants. Quel est aujourd'hui l'état d'esprit des transporteurs que vous rencontrez sur le terrain ?
Florence Dupasquier : Au départ, je pense qu'il y a eu une forme de surprise, car ces événements ont été très soudains. Mais, malgré tout, les entreprises ont encaissé le choc et continué à avancer. Ensuite est venue la colère, puis une forme de résignation. Il y a bien sûr aussi de la résilience, mais une certaine résignation domine aujourd'hui.
Les transporteurs sont un peu abasourdis par ce qu'ils perçoivent comme une forme d'inertie gouvernementale, et par le sentiment que la gravité de la situation n'est pas pleinement comprise. C'est en tout cas ce qui nous remonte du terrain. Beaucoup ne comprennent pas que l'urgence de la situation n'ait pas été davantage prise en compte, notamment sur les problématiques de trésorerie auxquelles les entreprises sont confrontées depuis fin février, début mars.
Nous sommes désormais dans le quatrième mois de cette crise. Les prix du carburant se sont envolés et, entre le moment où cette hausse est intégrée dans les indexations carburant et celui où elle se traduit réellement dans la trésorerie, il faut compter entre deux et trois mois, à condition que les délais de paiement soient respectés. Et nous avons dû attendre le 12 mai pour voir s'ouvrir la plateforme gouvernementale permettant de demander les aides annoncées.
Nous comprenons que les finances publiques sont contraintes, mais les dispositifs mis en place ne sont clairement pas à la hauteur des enjeux. Il en résulte une forme de résignation silencieuse, ce qui n'est bon ni pour le secteur ni pour les organisations professionnelles comme la FNTR.
JPL : Vous évoquez régulièrement le risque de défaillances des entreprises. Pensez-vous que le secteur traverse la crise la plus grave que vous ayez connue au cours de votre carrière ?
F. D. : Le transport routier a déjà traversé plusieurs crises. Mais c'est peut-être celle de trop, et elle intervient au pire moment. Si l'on regarde les statistiques de défaillances d'entreprises en 2025, elles étaient déjà extrêmement élevées. Lorsque l'on compare les périodes d'avant et d'après Covid, nous restons sur des niveaux très préoccupants.
Les chiffres du premier trimestre 2026 faisaient apparaître un léger recul des défaillances dans le transport par rapport à la même période de 2025. Mais ils ne reflétaient encore que le début de la crise actuelle, puisque celle-ci a véritablement démarré fin mars. Nous n'avions donc pas encore une vision complète de ses conséquences. Nous observons des faillites de TPE et de PME, mais aussi désormais d'ETI et même de grands groupes. Je pense notamment à Ziegler...
Ces défaillances entraînent d'importants dommages collatéraux, avec des créances impayées très lourdes pour certains transporteurs. Dans un contexte où les entreprises souffrent déjà de tensions de trésorerie, le fait d'avoir des clients qui ne paient plus devient un facteur aggravant majeur.
JPL : Je pense donc que nous traversons une crise profonde et durable.
F. D. : J'étais ce matin [le 1er juin dernier, ndlr] en réunion de crise à Bercy. Certains se réjouissaient de voir le baril repasser sous les 100 dollars et d'observer une légère détente à la pompe. Mais cela se joue à l'échelle de quelques jours ou de quelques semaines. Nous manquons totalement de visibilité sur la suite.
JPL : La loi sur la répercussion des hausses de carburant existe depuis 2006, mais elle semble ne pas fonctionner…
F. D. : Elle fonctionne, mais son application n'est pas toujours simple, et les délais de répercussion restent parfois trop longs. Certains chargeurs réagissent très bien et prennent rapidement la mesure de l'urgence. Mais pour améliorer réellement l'indexation carburant et mieux protéger les transporteurs contre les fluctuations du prix du gazole, il faudrait sans doute faire évoluer le texte. Or, à quelques mois de l'élection présidentielle, une réforme de cette nature paraît difficile à envisager.
JPL : Vous dirigez également le groupe Samat, spécialiste du transport de matières dangereuses. Comment se fait l'arbitrage au quotidien, dans un contexte de crise, entre défense des intérêts d'une profession et gestion de sa propre maison ?
F. D. : J'ai en réalité trois casquettes puisque je préside également l'ATMD, l'Association française du transport routier de matières dangereuses. Cela représente effectivement un agenda chargé, mais j'ai la chance de pouvoir m'appuyer sur des équipes très solides dans chacune de ces fonctions. À la FNTR, je travaille notamment aux côtés de Florence Berthelot, notre déléguée générale, ainsi que de l'ensemble des collaborateurs de la fédération. Chez Samat, c'est la même chose. Mes équipes peuvent me joindre facilement et je veille à rester disponible pour répondre à leurs sollicitations.
JPL : Préférez-vous une journée dans une agence ou dans un bureau ministériel ?
F. D. : Sans hésiter, une journée sur le terrain. Il n'y a que cela de vrai. C'est aussi ce qui me permet de rester connectée à la réalité opérationnelle de nos adhérents.
JPL : Le groupe s'est engagé à réduire ses émissions de CO₂ chaque année. Quelles solutions vous paraissent aujourd'hui les plus crédibles pour décarboner le transport lourd ?
F. D. : Chez Samat, nous opérons dans le transport de matières dangereuses, souvent sur des sites Seveso, avec un certain nombre de contraintes spécifiques. Dans ce contexte, le recours aux poids lourds électriques n'est pas toujours envisageable. Plus largement, pour les TPE, l'accès à ces véhicules reste complexe compte tenu de leur coût, même avec les aides publiques existantes.
À la FNTR, nous avons toujours défendu une approche pragmatique et soutenu la coexistence de plusieurs solutions énergétiques. C'est également la vision que nous appliquons chez Samat. Il est important d'être cohérent.
JPL : Abordons votre parcours. Quelle est la personne qui a le plus influencé votre parcours professionnel ?
F. D. : Mon père, Georges Meylan, dont j'ai repris la succession en 2002 alors qu'il était malade. Il a fondé le groupe Samat et je lui dois évidemment beaucoup. Je n'étais pourtant pas destinée à lui succéder. À l'époque, j'exerçais comme administratrice judiciaire et je ne me voyais pas forcément faire carrière dans le transport en tant que "fille de". La vie en a décidé autrement. Lorsqu'il m'a demandé de le rejoindre, je n'ai pas beaucoup hésité. J'ai travaillé à ses côtés et avec l'aide de ses équipes pour découvrir l'entreprise et comprendre le fonctionnement de ses différents métiers.
JPL : Lorsque vous regardez le chemin parcouru, quel a été le moment le plus déterminant de votre vie professionnelle ?
F. D. : Sur le plan personnel, il s'agit évidemment de la succession de mon père. Sur le plan professionnel, je citerais l'acquisition réalisée en juillet 2016 du groupe finlandais Haanpää. Cette opération a marqué un véritable tournant pour Samat. Elle nous a permis de devenir un groupe beaucoup plus international. Cette acquisition a donné naissance à ce qui est aujourd'hui Samat Nordic, et nous a ouvert les portes de plusieurs pays dans lesquels nous n'étions pas ou très peu présents. À partir de ce moment-là, nous sommes devenus un acteur beaucoup plus européen.
JPL : Quel est le plus grand cliché que les Français entretiennent encore sur le métier de transporteur ?
F. D. : Beaucoup imaginent encore que c'est un métier exclusivement masculin. Ce n'est évidemment plus le cas. Nous travaillons beaucoup sur ce sujet à la FNTR pour faire évoluer cette image. Il y a de plus en plus de femmes dirigeantes dans le transport, souvent parce qu'elles reprennent une entreprise familiale comme cela a été mon cas, mais pas seulement. La féminisation progresse à tous les niveaux : à la tête des entreprises comme dans l'ensemble des métiers de la filière.
JPL : Lorsque vous n'êtes ni chez Samat ni à la FNTR, comment parvenez-vous à déconnecter ?
F. D. : Mes enfants y contribuent beaucoup. J'ai la chance d'avoir deux filles qui me permettent rapidement de passer à autre chose. Plus généralement, mon meilleur moyen de déconnexion reste la famille. J'essaie de consacrer du temps aux personnes qui comptent.
JPL : Quel est le meilleur café que vous ayez bu... et, surtout, avec qui ?
F. D. : Avec George Clooney en Italie ! (rires) Plus sérieusement, je bois beaucoup de café, et celui du matin est particulièrement important pour mettre la machine en route.
JPL : Si vous deviez résumer la situation du transport routier français en 2026 en un seul mot, lequel choisiriez-vous ?
F. D. : Tendue. Compliquée. Ce n'est pas une conclusion très optimiste, mais c'est la réalité du moment.
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