Aaron Jarvis, Geotab : "Les caméras embarquées protègent les conducteurs"

Le Journal du Poids Lourd : Comment analysez-vous le marché français ? Quelles sont vos forces en matière de transport routier ?
Aaron Jarvis : Je pense que nous sommes à un point de bascule en France : de plus en plus de clients nous demandent de les aider à protéger les conducteurs dans leurs camions. Geotab a ainsi lancé une gamme de caméras allant du modèle très basique, qui ne filme que la route et dispose d'un bouton d'alerte permettant au chauffeur d'envoyer une notification et de capturer une séquence en cas de problème, jusqu'à des solutions très avancées. Le modèle d'entrée de gamme n'enregistre que lors d'événements déclencheurs, ce qui le rend respectueux de la vie privée dès sa conception.
JPL : En France, il y a en effet une très grande importance donnée à la vie privée et au respect des données personnelles… Vous misez donc surtout sur des caméras les plus basiques possibles en France ?
A.J. : Notre démarche repose sur la spécificité de notre gamme. Notre caméra la plus simple est uniquement orientée vers la route, sans micro ni lentille intérieure. Elle est bien visible, de sorte que le conducteur la voit, comprend son fonctionnement et ne se sent pas espionné. La France est très différente par rapport à la majorité des autres marchés, qui se précipitent vers les technologies les plus complexes.
Notre gamme complète nous amène jusqu'à une solution très avancée qui intègre de l'intelligence artificielle en cabine, jusqu'à six caméras et un enregistrement à l'intérieur du véhicule. Cela devient crucial pour des cas d'usage avancés où le conducteur souhaite être protégé contre des collisions latérales ou des intrusions. Nous constatons sur le marché français que des gestionnaires de flottes sont poussés par leurs employés et leurs propres clients à mieux protéger les véhicules, notamment contre le vol dans les remorques.
JPL : Des entreprises de transport routier ont déjà connu des grèves de contestation face à l'installation de caméras dans les camions. Comment faites-vous pour rendre ces caméras plus acceptables auprès des conducteurs ?
A.J. : Nous accompagnons les entreprises dans leur communication avec les conducteurs. Nous les aidons à définir le périmètre du projet, puis à travailler avec les conducteurs pour l'ajuster à ce qui leur est acceptable. Nous avons une grande expérience sur ce sujet et travaillons avec certains des plus grands syndicats et comités d'entreprise en Europe. Nous leur expliquons que les caméras embarquées protègent les conducteurs et maintiennent les véhicules sur la route, tout en restant acceptables pour eux.
Par ailleurs, on essaye d'avoir le produit le plus flexible possible. En France, par exemple, un de nos clients a choisi de ne collecter que le kilométrage et certains codes de défaut pour gérer la maintenance et les contrats de leasing, sans géolocalisation ni données de sécurité, car les conducteurs ne le souhaitaient pas. À l'inverse, une autre flotte française a installé des caméras orientées vers la route, le conducteur et la cargaison à l'arrière pour se défendre contre des tiers qui provoquaient des accidents pour réclamer des indemnités d'assurance. Dans ce second cas, ce sont les conducteurs eux-mêmes qui ont demandé cette protection. Nous avons donc déployé deux solutions totalement différentes pour deux flottes d'un même pays.
JPL : Vous avez mentionné les assurances. La présence de caméras dans un camion est-elle un argument pour négocier une baisse de prime auprès des assureurs ?
A.J. : Absolument. La seule présence d'une caméra ne réduit pas automatiquement la prime d'assurance, mais la mise en place d'un programme de sécurité qui l'intègre a un impact majeur. Un de nos clients subissait de nombreux accidents causés par des tiers, avec souvent des freinages brusques devant leurs camions. Et quand il n'y a pas de preuve, il faut souvent finir par payer…
Grâce aux caméras, ils ont réduit ces sinistres non responsables de 100 % cette année : dès qu'une réclamation survient, la vidéo démontre la responsabilité du tiers et le dossier est classé. Leur prime d'assurance a donc chuté. De même, nous équipons une flotte d'ambulances à Londres dont le courtier nous a sollicités car elle devenait inassurable en raison d'un risque très élevé. L'intégration d'une caméra avec accompagnement en cabine a permis de réduire fortement le coût de leur assurance en faisant chuter le taux de sinistralité.
JPL : Travaillez-vous uniquement avec des transporteurs et collectivités, ou ambitionnez-vous de travailler directement avec les constructeurs pour intégrer ces caméras dès la fabrication du camion ?
A.J. : C'est une pratique qui devient de plus en plus courante. Depuis dix ans, nous investissons beaucoup en Europe pour nouer des relations étroites avec les constructeurs. Aujourd'hui, nous couvrons environ 95 % des véhicules industriels sur la route en collectant directement les données fournies par le véhicule. La suite logique est de travailler avec les caméras d'origine des constructeurs ou d'en développer en partenariat avec eux.
JPL : Collaborez-vous également avec les nouvelles marques, notamment les constructeurs chinois qui arrivent sur le marché européen du poids lourd ?
A.J. : Oui, très prudemment comme tout le monde, mais nous avons de très bons partenariats avec des constructeurs chinois. Par exemple, nous avons récemment annoncé un partenariat d'ampleur avec BYD, essentiellement sur le segment des utilitaires pour l'instant. En arrivant en Europe, ils souhaitent comprendre comment présenter et gérer les données pour le marché européen, et ils ont choisi Geotab. Nous les aidons à définir les données pertinentes.
JPL : Concernant ces marques chinoises, il existe souvent une crainte concernant la confidentialité et la destination des données. En tant que marque reconnue en Europe, êtes-vous aussi choisie pour rassurer les clients européens ?
A.J. : C'est un rôle clé pour nous. En France et dans toute l'Europe, la souveraineté des données est essentielle. Lorsqu'une grande entreprise française choisit Geotab, notre engagement est de lui fournir une marque sûre et confidentielle. Si nous ingérons les données d'un constructeur tiers, nous effectuons tous les contrôles nécessaires pour que le flux de données soit conforme aux exigences du marché local. De plus, nous travaillons à localiser nos données auprès d'hébergeurs locaux dans nos pays d'implantation, plutôt que de dépendre de grands acteurs américains.
JPL : Pour revenir sur le sujet de la France : quelles sont vos ambitions ?
A.J. : Nous occupons désormais une place très importante en France. L'année dernière, nous avons finalisé l'acquisition de Verizon Connect, ce qui représente 400 salariés, dont une grande partie en France. Nous disposons désormais de grands bureaux sur place et d'une présence très locale. Cela nous donne l'expertise sur le terrain pour intervenir sur les véhicules.
Nous avons des équipes françaises qui gèrent nos relations avec les constructeurs français, ainsi que des équipes d'ingénierie et commerciales locales. Cela nous permet d'adapter notre produit mondial aux exigences du marché français. Notre PDG prône une approche "globalement locale", et nous répondons à la volonté des entreprises françaises de voir leurs données résider en France, chez des acteurs français.
Sur le même sujet
