S'abonner
Transport

Un café avec… Alexis Gibergues, président de l'OTRE

Publié le 22 avril 2026

Par Mohamed Aredjal
5 min de lecture
À la fois chef d’entreprise et président de l’OTRE depuis 2021, Alexis Gibergues porte la voix des transporteurs indépendants dans une période chahutée. Dans cet entretien, le dirigeant défend la place des petites entreprises du transport routier et revient sur les combats menés par son organisation, qui a célébré son 25e anniversaire l’an dernier.
Pour Alexis Gibergues, le rééquilibrage des relations avec les donneurs d’ordre reste le combat prioritaire des transporteurs. ©OTRE

JPL : L’OTRE fédère des milliers d’entreprises de transport routier, souvent de taille modeste. Quel est le dossier qui mobilise aujourd’hui le plus votre énergie ?

Alexis Gibergues : Vous avez raison, l’OTRE fédère un grand nombre d’entreprises, essentiellement des TPE, des PME et quelques ETI. D’ailleurs, nous pensons que nous pourrions en fédérer davantage, car notre secteur est composé à 80 à 90 % de petites et moyennes entreprises. La question de la taille est centrale, car elle détermine aussi les rapports de force, notamment dans les négociations commerciales. Le premier sujet, pour nous, c’est donc celui du partage de la valeur.

Il s’agit de faire en sorte que, dans des relations souvent déséquilibrées avec les donneurs d’ordre, nos entreprises puissent évoluer dans un cadre plus équitable. Le secteur est soumis à des marges très faibles, à des effets ciseaux entre les prix et les volumes, eux-mêmes très dépendants de la conjoncture. Notre rôle est de défendre ces entreprises, non pas pour elles seules, mais parce qu’elles sont essentielles à l’économie. Si nous ne les défendons pas, qui le fera ?

L’OTRE est la seule organisation représentative à la fois du transport de marchandises et de personnes, et à se concentrer presque exclusivement sur ces entreprises de petite taille. Le partage de la valeur signifie concrètement que les relations avec les donneurs d’ordre doivent être plus équilibrées, dans une vision de long terme. C’est tout l’enjeu de la loi d’orientation des mobilités, notamment de son article 18, qui vise à encadrer davantage ces relations contractuelles.

Les TPE et PME du transport font face à une pression concurrentielle et réglementaire croissante. Concrètement, qu’est-ce que l’adhésion à l’OTRE change dans le quotidien d’un patron ?

Pour un patron de PME, l’utilité d’une organisation professionnelle n’est pas toujours immédiatement perceptible. Pourtant, elle est essentielle. Les organisations professionnelles disposent d’une oreille auprès des pouvoirs publics. Elles transforment ce que vivent les chefs d’entreprise sur le terrain en propositions audibles et structurées, capables d’influencer les décisions. C’est la meilleure manière de défendre nos intérêts collectivement.

Concrètement, nous travaillons à partir des remontées de nos adhérents. Nous structurons leurs demandes pour agir à court terme, parfois dans l’urgence, et à plus long terme pour construire l’avenir du secteur.

Il y a aussi un rôle central dans les négociations annuelles obligatoires. Nous participons au dialogue social et à la fixation des niveaux de rémunération. C’est un point absolument déterminant pour un secteur comme le nôtre. Enfin, adhérer à une organisation professionnelle, c’est aussi intégrer un écosystème, bénéficier de partenariats, de réseaux, d’échanges. La seule difficulté, c’est le temps à consacrer à cet engagement. Je suis moi-même bénévole à l’OTRE, tout en dirigeant mon entreprise. Je mesure l’effort que cela représente. Mais c’est un engagement civique, collectif.

Diriger une organisation syndicale, c’est souvent un exercice d’équilibre. Quelle a été la bataille la plus difficile que vous ayez menée ?

L’OTRE rassemble 3 600 entreprises et environ 110 000 salariés, dans des secteurs variés, avec la route comme dénominateur commun. La diversité des points de vue est une force. C’est par la confrontation des opinions que l’on construit une position solide.

Cela dit, certains dossiers ont été particulièrement difficiles. Je pense notamment à la flambée des prix du carburant après le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Beaucoup d’entreprises se sont retrouvées en grande difficulté, incapables de répercuter immédiatement la hausse des coûts. (ndlr : cette interview a été réalisée avant le début de la flambée du coût du gazole)

Nous avons alors tiré la sonnette d’alarme auprès du gouvernement. Les négociations ont abouti à des aides d’urgence par véhicule. Le Premier ministre de l’époque – aujourd’hui président de la SNCF – avait reconnu le caractère vital du secteur routier, au même titre que l’agriculture ou la pêche. L’OTRE a joué pleinement son rôle, y compris en envisageant des opérations de blocage. Finalement, nous avons décidé de ne pas les engager. Se retenir peut être plus difficile que bloquer… Ce dossier a été intense, en interne comme en externe. Mais il a marqué un tournant dans la reconnaissance du secteur.

Les tensions géopolitiques actuelles font craindre une nouvelle hausse du gasoil. Quel regard portez-vous sur la situation ?

Il y a une vive inquiétude. Le carburant représente une part majeure de nos coûts. Entre le prix et le coût, il y a la marge. Si les hausses de coûts sont répercutées rapidement dans les prix, le système tient. Mais ce n’est pas toujours le cas, ni suffisamment vite. Dans un contexte géopolitique instable, nous restons donc très vigilants.

Qu’est-ce qui vous agace le plus dans le traitement médiatique du transport routier ?

J’essaie de ne pas être agacé, mais ce n’est pas simple. Le transport routier est souvent réduit à une nuisance ou à une variable d’ajustement des politiques publiques. Or, 90 % des marchandises sont transportées par la route. Rien ne fonctionne sans nous. Nous irriguons l’agriculture, l’industrie, la distribution, la santé. Nous sommes une courroie de transmission essentielle de l’économie. Pendant le Covid, cette réalité a été reconnue. J’aimerais que ce soit le cas en permanence.

Avant de prendre la présidence de l’OTRE, quel a été votre parcours ?

Diplômé de l’Essec, j’ai ensuite rejoint l’entreprise de déménagement familiale. J’y ai exercé différentes fonctions, commerciales et opérationnelles. À l’époque, elle traversait une période difficile. Je me suis dit qu’après trois générations, ce serait regrettable de ne pas m’y investir pleinement et de ne pas essayer de lui redonner un nouvel élan. Je me suis investi progressivement, jusqu’à en devenir dirigeant. C’est à peu près au même moment que j’ai été élu président de l’OTRE Île-de-France, avant d’en devenir le président national en 2021.

Comment conciliez-vous vos deux fonctions ?

Avec beaucoup d’organisation (rires) ! Je me lève à 5h30 pour être présent lors du départ des équipes à 6h30 ou 7h. La gestion d’une entreprise de déménagement ne souffre pas l’improvisation. À l’OTRE, je me concentre sur les missions stratégiques et l’animation des instances. Nous avons renforcé l’équipe permanente ces dernières années. Les journées sont donc longues, mais passionnantes.

Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?

Les deux. Le transport routier commence tôt. Et le soir est propice aux dossiers de fond.

Une journée idéale ?

Sans hésitation, une journée en famille, avec ma femme et mes enfants.

L’objet dont vous ne vous séparez jamais ?

Si j’exclus mon téléphone portable, je pense que c’est ma montre. La maîtrise du temps est essentielle dans notre métier.

Un restaurant à recommander ?

Je connais une très bonne adresse, à quelques pas du siège de notre société de déménagement, dans le 14e arrondissement de Paris. Il s’agit du Zeyer, une brasserie située place d’Alésia. Mon arrière-grand-père s’y rendait déjà il y a près d’un siècle… C’est une maison ouverte quasiment en permanence, avec une carte large, qui permet aussi bien de déjeuner rapidement que de prendre le temps d’un dîner plus posé. Et dans nos métiers, il faut parfois savoir s’arrêter, même brièvement, entre deux dossiers ou deux chantiers.

Un sport pour décrocher ?

Le tennis. C’est un sport agréable mais j’y joue assez peu, faute de temps. Et je pratique aussi la natation de temps en temps.

Une personnalité avec qui partager un café ?

Winston Churchill. Pas simplement parce que j’ai des origines britanniques – ma mère est anglaise, donc il y a peut-être aussi un peu de cela. Mais surtout parce que je trouve que son parcours, sa vision et sa manière de réagir à une époque où le monde traversait déjà une situation complexe ont été déterminants.

J’aurais aimé échanger avec lui, aujourd’hui, autour d’un café, pour avoir son point de vue sur les bonnes mesures, les bonnes méthodes, la manière de tenir un cap dans une période troublée. Je pense qu’il aurait eu des conseils utiles à donner, et je serais vraiment curieux de confronter son analyse aux enjeux actuels.

Si l’OTRE n’existait pas, quel autre combat auriez-vous mené ?

Je crois qu’une vie uniquement centrée sur soi n’a pas de sens. Il faut s’engager collectivement. Pour moi, cela passe par la défense du transport routier, mais cela pourrait prendre d’autres formes.

Que souhaitez-vous que l’on retienne de votre présidence ?

Que ce fut un mouvement collectif. Si, au terme de mes deux mandats, nous avons réussi à renforcer l’image du secteur, à mieux défendre nos entreprises et à obtenir la considération qu’elles méritent, alors ce sera l’essentiel.

Vous devez activer le javacript et la gestion des cookies pour bénéficier de toutes les fonctionnalités.
Partager : 

Sur le même sujet

cross-circle