Transport : où sont les femmes ?

Portent-elles un blouson noir ? Fument-elles le cigare ? Peu importe les clichés, la question du chanteur Patrick Juvet dans les années 70 reste d'actualité : où sont les femmes ? Dans le transport routier de marchandises (TRM), elles ne représentent encore que 12 % des salariés, selon le rapport 2024 de l'OPTL. Et si l'on se concentre sur le seul métier de conducteur de poids lourd, la proportion chute. "Depuis des années, on est bloqué à environ 3,5 % de femmes sur ce poste. Il n'y a pas de véritable augmentation, déplore Valérie Dequen, déléguée générale de l'AFT Transport & Logistique. Pourtant, dans le transport sanitaire par exemple, 38 % des conducteurs sont des femmes." Pourquoi le TRM ne parvient-il pas à dépasser les 4 % de conductrices ?
Dans son rapport "Women driving change" de 2024, l'IRU a tenté d'identifier les freins qui limitent leur présence dans le secteur. Morceaux choisis : "Les femmes sont souvent jugées inaptes à effectuer les tâches nécessaires en raison de leur manque de force physique" ; "Ces rôles sont historiquement attribués à un « travail d'homme », les jeunes femmes ne bénéficient pas de la même exposition aux transports que les jeunes hommes" ; "Les femmes s'occupent du foyer et le transport n'est pas fait pour" ; "Le manque d'infrastructures entraîne un manque de sécurité"…
Une image à changer
Autant d'obstacles réels ou symboliques qui entretiennent l'idée que conduire un camion reste un "métier d'homme". "Il faut changer l'image de nos métiers aux yeux de l'extérieur, clame Caroline Menant, directrice de la région Pays de la Loire pour les activités de transport flux frais STEF. C'est un sujet de premier ordre pour notre entreprise. C'est pourquoi nos dirigeants soutiennent le projet Mix'Up depuis 2021." Cette démarche rassemble les engagements du groupe français pour favoriser la mixité et l'égalité professionnelle.
Objectif : atteindre 25 % de femmes dans les effectifs d'ici 2030, contre 22 % aujourd'hui (20,5 % en 2020). Dans les métiers de la conduite, STEF fait un peu mieux que la moyenne nationale avec 4,7 % de femmes. Ancienne vendeuse en charcuterie puis intérimaire à La Poste, Anaïs Laurent a rejoint l'agence bordelaise du transporteur en février 2024. "Lors de mes entretiens, les directeurs m'ont expliqué qu'ils voulaient intégrer plus de femmes, et que c'était possible que l'on soit plus nombreuses à exercer ces métiers", se rappelle-t-elle.
Une profession qui s'ouvre
Si les clichés ont la vie dure, la société dans son ensemble a évolué. "Tous les jeunes, et plus seulement les femmes, demandent désormais à finir tôt pour aller chercher leurs enfants, avoir une vie à côté du travail", note Valérie Dequen. Dans un secteur où 45 % des salariés du TRM ont plus de 50 ans (source OPTL), attirer femmes et jeunes générations est devenu vital. D'ailleurs, le métier n'a pas attendu pour évoluer, et a fait les efforts nécessaires pour mieux s'ouvrir aux femmes depuis bien longtemps déjà.
Si elle peut rester injustement dans certains esprits, l'image du "camionneur machiste" s'est largement effacée, et la faible part de femmes dans le transport routier s'y sent bien. "Au travail, je n'ai jamais ressenti aucun problème : tout se passe bien avec les hommes, qui ne m'ont jamais fait de remarque, affirme Léa Compain, conductrice de 24 ans chez les Transports Brun. Je n'ai pas affaire à des machos comme on pourrait penser. C'était un frein pour moi au départ, mais il ne faut pas avoir peur de cela. Les hommes sont vraiment gentils avec moi. Les mentalités sont plus ouvertes aujourd'hui."
Cette prise de conscience est valable pour l'ensemble des métiers de la branche, et ne se limite pas au poste de chauffeur. Fraîchement arrivée chez MAN Truck & Bus comme responsable du développement zéro émission, Carla Detrieux a également grandement participé à l'aventure Volta Trucks – qui s'est terminée plus tôt cette année. "Je ne me suis jamais sentie différente de mes collègues hommes, témoigne-t-elle. Pouvoir sortir de ces cases genrées, se dire qu'on contribue et qu'on se complète, est essentiel. Il ne s'agit pas d'avoir des quotas dans une entreprise, mais d'avoir la bonne personne au bon poste, et un mix qui fonctionne. C'est ce qui fait la richesse d'une entreprise."
Des profils variés

Cindy Lauret s'est reconvertie dans le transport routier grâce à Iron Women, après une première expérience comme esthéticienne. ©Cindy Lauret
Pourtant, la féminisation de la filière reste lente. "Cette image très masculine est ancrée dans l'inconscient collectif, et les femmes ne se projettent pas dans ces métiers", remarque Caroline Menant. Un constat que partage Cindy Lauret, ancienne esthéticienne reconvertie conductrice de poids lourd après avoir suivi le programme Iron Women en 2023. "Auparavant, je me disais que c'était un métier fait pour les hommes. Je ne connaissais pas de femmes conductrices. C'est en suivant la formation, en voyant ces femmes intéressées comme moi, que j'ai compris qu'on avait notre place."
Si Cindy Lauret a franchi le pas, c'est parce que la conduite l'a toujours attirée. L'indépendance, voyager, ne pas avoir de bureau… Des avantages souvent mis en avant. "Être tranquille dans mon camion est ce que je préfère, confirme Léa Compain. Mais on a quand même du contact social, c'est agréable de voir les clients." La jeune conductrice est un des exemples que s'insérer dans le monde du transport routier est possible, même quand rien n'y prédestine au départ. Avant de passer elle aussi par le programme Iron Women, elle avait entrepris des études dans le commerce en animalerie avant de trouver un emploi à La Poste.
"Les profils de femmes qui deviennent conductrices sont vraiment variés : esthéticiennes, agentes de sécurité, aides-soignantes…, liste Samantha Burgun, responsable communication interne et RSE de Volvo Trucks France, qui fait partie des meneurs d'Iron Women. Ce sont aussi parfois des filles qui étaient dans le transport de voyageurs, ou du côté exploitation, et qui avaient envie de conduire un camion mais n'osaient pas car elles trouvaient le milieu trop masculin."
Améliorer les conditions d'accueil sur la route
Pour attirer une plus grande part de femmes dans le secteur, les efforts sur l'image du métier ne suffiront pas. Les progrès techniques et réglementaires ont également rendu la conduite moins physique. Depuis plusieurs années maintenant, les chargements lourds sont pris en charge par des caristes, et les véhicules modernes sont bardés d'aides à la conduite. "Avant, il fallait des bras pour conduire un camion. Ce n'est plus le cas. La force physique masculine requise pour conduire n'est plus du tout une réalité", assure Valérie Dequen.
Mais elle souligne néanmoins une limite persistante : "Une des problématiques reste les conditions d'accueil des conductrices, notamment à l'extérieur des entreprises. On peut retrouver des craintes autour de la sécurité : quand elles sont seules sur les parkings ou aires de repos, les femmes sont souvent plus vulnérables que les hommes. Il n'y a pas non plus toujours de sanitaires ou douches qui leur sont réservés."
Ce sujet revient souvent dans les carnets de doléances. Mais des exemples sont à suivre. "Aux États-Unis, ils se sont posé ces questions il y a quelques années, et ils sont passés de 5 % de femmes à près de 10 % sur le poste de conductrices de camions, informe Valérie Dequen. C'est surtout dû aux améliorations qu'ils ont apportées aux conditions d'accueil des femmes sur les aires de repos. Cela doit être une piste pour nous, ce sont des choses que l'on peut facilement améliorer pour les attirer."
L'équilibre pro-perso
L'équilibre entre vie personnelle et professionnelle est aussi un critère essentiel pour l'attractivité des métiers du transport, en particulier ceux de la conduite. "Cela me faisait peur au départ, car mon mari qui est aussi chauffeur routier avait des horaires contraignants, se souvient Cindy Lauret. Je pensais donc que ça serait compliqué, mais j'ai pu avoir des horaires adaptés. Cela m'a permis de m'organiser pour ma vie familiale, avec la garde de mes enfants notamment, en commençant à 10h le matin."
Tous les routiers ne partent pas à la semaine, tous les routiers ne découchent pas. Beaucoup rentrent chez eux tous les soirs, et la diversité des cas peut favoriser des horaires décalés permettant de libérer une partie de la journée, par exemple en démarrant tôt le matin pour de la livraison urbaine. "Certaines journées, je finis à 15h, relate Léa Compain. J'ai du temps pour d'autres projets, comme un appartement que je commence à rénover. J'ai du temps pour moi, et un travail que j'aime, donc c'est parfait !"
Des dispositions spécifiques
Le transporteur STEF met de son côté l'accent sur des dispositions spécifiques, comme des journées enfant malade, des congés spécifiques pour les aidants, "qui sont encore souvent des femmes", rappelle Caroline Menant. Elle ajoute : "Il y a aussi un retour facilité après le congé maternité, qui peut être une période particulière pour une femme." Des arguments à mieux valoriser au sein de sociétés qui ont sans doute des progrès à réaliser côté recrutement. "Il faut faire savoir aux femmes qu'elles sont les bienvenues dans nos entreprises. Une fois intégrées, il faut aussi les aider à rester en leur garantissant des conditions d'évolution équitables", explique Caroline Menant.
STEF dispose ainsi d'outils de diagnostic de situation comparée hommes/femmes dans l'entreprise pour s'assurer de l'absence de distorsion. Entrée dans le groupe en 2006, la directrice de la région Pays de la Loire est un modèle d'évolution professionnelle. Après des études d'ingénieure en génie biologique, elle est arrivée par des rencontres dans le secteur et plus précisément chez le transporteur, occupant diverses fonctions opérationnelles dans les filiales : directrice adjointe de STEF transport Tours, puis directrice de la filiale d'Angers ; elle était directrice commerciale pour les Pays de la Loire avant d'en prendre la direction il y a un an et demi.
"Pour celles qui s'en donnent les moyens, il existe des possibilités d'évolution. Et, surtout, il est essentiel que les managers ne décident pas à la place des femmes. Leur rôle est de proposer des postes en se fondant sur les compétences, et non sur la vie personnelle. Laissons les femmes se projeter librement et durablement dans leur carrière", insiste-t-elle.
L'immanquable étape de la formation
Si les entreprises n'ont pas les ressources ou le temps nécessaire pour séduire le public féminin, elles peuvent s'appuyer sur d'autres intermédiaires. "C'est par un mail de France Travail, qui proposait une formation 100 % féminine avec l'Aftral pour l'obtention d'un titre professionnel, que je me suis dit que je pouvais tenter ma chance. Je n'aurais jamais osé aller dans cette voie-là avant cela", confie Anaïs Laurent, qui a effectué son stage de fin de formation chez STEF et a été embauchée ensuite par l'entreprise. France Travail fait en effet partie de ces "prescripteurs d'emploi" sur lesquels les organismes comme l'AFT font pression pour "leur expliquer que ce ne sont pas des métiers réservés aux hommes, et qu'ils n'hésitent pas à les proposer aux femmes", comme le rappelle Valérie Dequen.

Arrivée chez STEF en février 2024, Anaïs Laurent est déjà passée conductrice référente. Preuve de son engagement et de son affection pour la conduite. ©Stef
Évidemment, les futures recrues du secteur doivent passer par l'inévitable case formation. Des souvenirs souvent émus pour nos conductrices. "Ce n'était pas toujours évident, il fallait parfois se lever tôt, à 3h du matin, pour faire 1 heure 30 de trajet et aller suivre la formation de conduite à 6h du matin", se souvient Cindy Laurent. "Au début, c'était intense car on doit repasser le code, on a beaucoup de théorie, d'apprentissage… C'est un peu du bourrage de crâne", retrace de son côté Léa Compain avec le sourire. Finalement, ces deux conductrices passées par le programme Iron Women ne regrettent pas leur choix, et assurent d'une même voix que "Ça en valait la peine !" Le fait d'avoir eu des sessions de formation exclusivement féminines a été un élément important pour elles.
Ces rencontres entre femmes donnent confiance à celles qui en manquent. "Lors de ma formation, j'étais la plus jeune, à 32 ans à l'époque. Une des candidates avait 54 ans. Cela montre qu'on peut se reconvertir à tout moment", lance Anaïs Laurent. Issue du monde de l'hôtellerie avant d'entrer chez Volta Trucks à la fin des années 2010, Carla Detrieux va dans le même sens : "Le transport est une super opportunité de reconversion. Je n'étais moi-même pas la plus grande professionnelle du produit, mais je savais vendre un service. On peut tout apprendre ! Tout est possible à partir du moment où l'on adhère à une raison d'être."
Attirer les jeunes
Plus que les reconversions, donner envie aux femmes d'intégrer le monde du transport doit aussi se faire au plus jeune âge. "Nous faisons des opérations de promotion de nos métiers dans les collèges et lycées, pour expliquer aux jeunes filles qu'elles auront leur place dans ce secteur, indique Valérie Dequen pour l'AFT. On leur passe notamment le message que tous les chefs d'entreprises qui emploient des femmes sont contents de dire que c'est avec elles qu'ils ont le moins d'accidents, et qu'elles prennent le plus soin des camions. Souvent, quand on regarde les formations transport en lycée pro, on a deux ou trois femmes, qui sont là par choix, et elles sont généralement majores de promotion. On n'a peut-être pas la quantité, mais on a la qualité !"
Quoique, la quantité, cela pourrait arriver rapidement. En effet, les chiffres de l'OPTL laissent entrevoir une progression à venir côté conducteurs. En effet, pour les titres professionnels délivrés en 2023, on retrouvait 11 % de femmes sur les près de 17 000 délivrés pour celui de conducteur TRM sur porteur, et même 15 % sur les 3 700 délivrés pour celui de conducteur TRM sur tous véhicules. Pourtant, et de façon assez surprenante, ces données montrent un plus faible taux d'insertion pour les femmes.
Côté conduite, seules 57 % des apprenties et 34 % des lycéennes sortant d'une formation "conduite" ont un CDI six mois après la fin de leur formation. Hommes et femmes confondus, ces deux chiffres montent à 61 % et 38 %. L'insertion apparaît plus aisée dans d'autres métiers du secteur. Elles sont plus nombreuses dans les métiers de gestion de ventes/achats et, dans une moindre mesure, dans la famille exploitation transport. La maintenance, comme la conduite, est en revanche en grand déficit de personnel féminin. "Il n'y a pas le même équilibre dans tous les métiers, confirme Caroline Menant. L'enjeu est d'attirer plus de femmes dans les métiers peu féminisés, comme celui de conductrice ou d'agente de quai."
D'autres métiers plus féminisés
Valérie Dequen valide cette impression de féminisation des entrepôts : "On trouve des femmes caristes, qui manipulent des tonnes de marchandises tous les jours et se débrouillent très bien. L'automatisation, les aides au port de charge, les engins roulants, etc. Tout cela a aidé." Mais elle regrette de trouver encore beaucoup de femmes "cantonnées à des postes de supports, comme les ressources humaines et la comptabilité".

Certains métiers dans le monde du transport et de la logistique sont plus féminisés que d'autres. On trouve par exemple plus de femmes dans les entrepôts qu'au volant des camions. ©Stef
Pour aller plus loin que le poste conductrice avec Iron Women, Volvo Trucks France a lancé cette année l'Iron Women School pour former les femmes au métier de magasinière/vendeuse. "Notre ambition est de féminiser tous nos métiers", martèle Samantha Burgun, même si la priorité du programme reste donnée au volant.
Car "chauffeuse" rime souvent avec femme heureuse. Est-ce finalement là le meilleur argument pour pousser d'autres à rejoindre le secteur ? Faut-il attendre de celles déjà en place d'être en première ligne ? Déjà passée conductrice référente chez STEF en un an et demi, et actuellement en train de passer son permis super lourd (CE), Anaïs Laurent acquiesce : "Nous sommes en première ligne, donc nous montrons l'exemple et prouvons aux autres femmes qu'elles peuvent y arriver. Si nous l'avons fait, vous pouvez le faire !"
À l'AFT, Valérie Dequen abonde : "Les femmes conductrices doivent être les premières ambassadrices de leur métier. Atteindre 10 % de conductrices dans le TRM, comme aux États-Unis, serait un bel exploit collectif." Le collectif, c'est ce que prône Caroline Menant chez STEF : "Ce n'est pas forcément aux femmes de porter seules ces messages, mais aux entreprises, qui doivent montrer qu'il n'existe aucun frein pour les femmes souhaitant les rejoindre. Ce serait réducteur de leur demander de porter ce sujet seules. Il faut y travailler ensemble." Selon l'OPTL, 13 % des recrutements dans le TRM étaient des femmes en 2023. Une progression lente, mais les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Iron Women-Agir au féminin : les femmes au pouvoir
Président de Volvo Trucks France depuis 2022, Marcus Hörberg a voulu lancer un programme qu'il avait déjà mis en place avec succès dans les précédents pays où il était en poste : le Pérou et l'Afrique du Sud. Le constructeur s'est rapproché de R.A.S Intérim, qui avait la même ambition, et a implanté Iron Women-Agir au féminin avec une première promotion à Lyon. Puis les sessions se sont multipliées : Marseille, Toulouse, région parisienne, Nancy, ou encore Dijon et Strasbourg en 2025… Plus de 80 femmes ont déjà été formées.
Peu de prérequis : avoir 21 ans, le permis B, et être au chômage (les coûts de formations sont couverts). Pour le reste, les futures conductrices peuvent être issues de tous horizons. "Nous sensibilisons les candidates en amont sur le fait que c'est une formation intense, qui demande beaucoup de travail. Celles qui en ressortent sont vraiment motivées. Elles ont un job dating avec nos clients partenaires, et chacune va chez l'un d'entre eux pour un stage d'immersion de quelques jours.

Depuis l'arrivée de Marcus Hörberg (à gauche) à la tête de Volvo Trucks France en 2022, le constructeur a mis en place le programme Iron Women, qui a permis de former plus de 80 conductrices. ©Volvo Trucks
Après une formation de cinq mois environ, avec deux bilans intermédiaires après l'obtention des permis, elles obtiennent leur diplôme et sont embauchées pour six mois via R.A.S Intérim", détaille Samantha Burgun, responsable communication interne et RSE de Volvo Trucks France. L'objectif final est évidemment, tant pour ces femmes que pour les transporteurs, de transformer ces CDD en CDI. Dans le monde, plus de 13 pays se sont déjà lancés, et ont formé plus de 1 000 conductrices.
