Lavage : la délégation est plus que jamais à l'ordre du jour

Alors que les transporteurs traquent le moindre euro d'économie, le lavage des poids lourds continue de résister aux arbitrages budgétaires. Mieux encore : dans un contexte marqué par la hausse du gazole et la dégradation des marges, la délégation de cette prestation semble s'imposer davantage comme une évidence que comme une option. Cette tendance s'appuie sur un parc national toujours conséquent. En attendant les prochaines statistiques du Service des données et études statistiques (SDES) du ministère des Transports, attendues en septembre, le parc français comptait quelque 621 500 poids lourds, dont 36,8 % âgés de moins de 5 ans, au 1er janvier 2025. Par ailleurs, avec une moyenne annuelle de 76 800 km parcourus, les tracteurs routiers roulent près de 3 fois plus que les porteurs, limités à 25 700 km par an. Un écart qui confirme leur rôle central dans les activités de transport longue distance.
Quelle que soit la mission effectuée, l'entretien du véhicule demeure essentiel, tant sur le plan mécanique qu'esthétique. Pour les entreprises de transport, conserver un camion propre reste une nécessité. Au-delà de l'aspect réglementaire, cette démarche contribue à préserver l'image de marque de l'entreprise sur les routes françaises et européennes comme sur les quais de chargement et de déchargement. Une exigence encore plus forte lorsqu'il s'agit de véhicules neufs ou récents.
À ce sujet, le contexte du marché reste contrasté. Les immatriculations de poids lourds de plus de 5 tonnes ont reculé de 9,9 % en 2025, passant de 48 486 à 44 119 unités. Pour 2026, l'Observatoire du véhicule industriel (OVI) anticipe toutefois un retournement de tendance grâce à des carnets de commandes orientés à la hausse, notamment sur le segment des tracteurs routiers (+24 %). Le marché pourrait ainsi évoluer entre 0 % et +5 %. Une perspective encourageante qui contraste avec les difficultés rencontrées par les transporteurs.

Avec ses portiques TB, Kärcher joue la stratégie du premium. Ici, la haute pression en action. ©Karcher
Le dernier baromètre de l'Organisation des transporteurs routiers européens (OTRE) montre en effet une nette dégradation des indicateurs économiques et financiers au premier trimestre 2026, sous l'effet combiné de la hausse du prix du gazole, du ralentissement de l'activité et des tensions persistantes sur les trésoreries. Concrètement, 41 % des entreprises du transport routier déclarent un recul de leur chiffre d'affaires sur la période, soit plus de 10 points de plus qu'un an auparavant. Dans le même temps, les charges d'exploitation continuent de progresser. Les dépenses de carburant ont augmenté pour 73 % des entreprises interrogées, illustrant l'impact direct des tensions géopolitiques au Moyen-Orient.
Si les mesures d'urgence annoncées par le gouvernement ont été favorablement accueillies, elles ne suffisent pas à compenser l'augmentation des coûts sociaux et des frais généraux, également en hausse pour près de la moitié des entreprises du TRM. "Aujourd'hui, l'heure est clairement au maintien de la rentabilité chez les entreprises de transport, au détriment d'une stratégie d'investissements, souligne Yoann Briand, responsable grands comptes & marketing au sein du groupe Lavance. Ce constat vaut également pour le matériel de lavage. C'est ce qui explique que les transporteurs se tournent davantage vers la délégation de cette prestation." Cette délégation profite notamment à Lavatrans, premier réseau national spécialisé dans le lavage poids lourd. Pour Matthieu Collin, président de Lavatrans, le lavage demeure une dépense marginale comparée aux autres postes de coûts. "Dans le cas d'une entreprise de transport moyenne qui dispose d'une vingtaine de véhicules, le lavage pèse à peine 1 % des charges, contre 25 à 35 % pour le poste carburant", rappelle-t-il. Dans le cadre des abonnements proposés par l'enseigne, le panier moyen se situe entre 40 et 45 euros pour un temps de prestation inférieur à 20 minutes.
Une activité marquée par des pics d'affluence
L'activité du secteur ne suit toutefois pas une courbe linéaire. "À l'heure actuelle, nous connaissons des périodes de très forte fréquentation, avec près de 20 % de lavages supplémentaires en avril malgré la hausse du gazole, puis des périodes plus calmes sans explication particulière, avant une reprise de l'activité", observe Matthieu Collin. Grâce à son maillage territorial, à son concept et à sa notoriété, Lavatrans continue de progresser. "À périmètre comparable, notre réseau affiche une croissance en 2025. Nos stations de Vierzon et de Nîmes, ouvertes fin 2024, contribuent également à cette dynamique."
Même si la hausse des volumes est moins marquée qu'auparavant, Lavatrans enregistre encore une progression de 8,6 % du nombre de lavages sur les 12 derniers mois (avril 2025-mars 2026). Au total, le réseau a réalisé 75 000 lavages pour un chiffre d'affaires consolidé de 5,5 millions d'euros. "Cette progression s'explique par notre offre de forfaits, par la qualité de nos services et par les améliorations apportées à nos stations. Nous avons augmenté la capacité de lavage soit par l'agrandissement des sites, à l'instar de celui de Dunkerque où nous avons ajouté une troisième piste de lavage fin 2025, soit par la modernisation de nos équipements", présente Matthieu Collin.
La station Eurocentre, au nord de Toulouse, a ainsi été équipée d'un nouveau portique WashTec et d'une arche de prélavage. À Dunkerque, un nouveau portique Christ a été installé. Par ailleurs, une 12e station devrait ouvrir ses portes en ce début juillet à Damazan, dans le Lot-et-Garonne. Comme les autres sites du réseau, elle disposera de deux pistes de lavage : l'une en "full service, assurée par des opérateurs Lavatrans, l'autre en libre-service. Une aire dédiée au lavage intérieur des remorques frigorifiques, céréalières ou industrielles complétera l'installation.

Avec son Nova lancé en 2022, Christ demeure le leader incontesté du marché. ©Christ
Chez QRO, autre acteur majeur du secteur, l'année 2025 a également été marquée par les investissements. L'enseigne a renouvelé une partie de son parc avec l'installation de quatre portiques Nova de Christ, venant compléter les deux déjà en service à Miramas. "Nous avons remplacé un ancien Magnum sur notre site de Plan-d'Orgon et installé trois nouveaux portiques sur notre agence de Lyon-Corbas en remplacement d'anciens tunnels WashTec", indique Eva Bernard Rolli, cheffe de groupe D&M Rolli SAS.
Ces investissements ont permis au réseau de maintenir un niveau d'activité satisfaisant avec près de 70 000 lavages réalisés dans ses 5 centres, pour une consommation moyenne d'environ 600 litres d'eau par prestation, haute pression et portique compris. Et pour 2026 ? "Au vu du contexte actuel, notamment de l'évolution du prix du carburant, cette stabilité constitue déjà une performance satisfaisante, estime Eva Bernard Rolli. Les transporteurs viennent parfois laver leurs véhicules 2 fois par mois au lieu de 3 ou 4, mais ils continuent de le faire. C'est l'essentiel."
La situation apparaît plus contrastée du côté des fabricants de matériel. "Compte tenu du contexte économique très tendu auquel le monde du transport est confronté, le marché du lavage poids lourd tend à se contracter, observe Thomas Cogan, directeur d'Istobal France. Contrairement au lavage automobile, nous ne sommes pas sur un marché tiré par le volume mais par le besoin. À la diminution des volumes s'ajoute une concurrence particulièrement forte, ce qui complique l'atteinte d'un équilibre financier." Le dirigeant rappelle que la durée de vie moyenne d'un portique poids lourd est d'environ douze ans. Le parc national représenterait ainsi un peu moins de 4 000 machines. Christ estime le marché annuel entre 150 et 170 unités tandis qu'Istobal l'évalue plutôt entre 130 et 150 machines, contre 200 à 220 il y a encore quelques années.
Côté volume, alors qu'ID Wash affiche des résultats supérieurs, notamment du fait de prix plus agressifs (le prix moyen du marché étant d'un peu plus de 45 000 € HT), Istobal se situe au même niveau que WashTec avec son MaxiWash Vario ou Kärcher avec son TB, voire Lavance avec son Startruck, à savoir entre 20 et 25 machines par an.
Tendance favorable aux portiques plus basiques
Chez Kärcher, les voyants semblent au vert. "Malgré un léger recul des volumes en 2025, nous observons une certaine dynamique cette année avec plusieurs installations déjà réalisées et d'autres en cours ou à venir, partage Richard Gouttenoire, responsable national développement activité lavage de Kärcher. Nous sommes plutôt bien partis pour retrouver un niveau comparable à celui de 2024, qui avait été un bon millésime." Pour autant, derrière cette stabilité apparente se cache une évolution notable de la demande. "Au-delà des volumes, nous constatons une baisse en valeur. Les transporteurs privilégient désormais des portiques plus simples, moins optionnés, ce qui a naturellement un impact sur le chiffre d'affaires généré par chaque installation."
Cette tendance se traduit également au niveau des prix. Kärcher estime ainsi que la valeur moyenne des équipements commercialisés a reculé d'environ 5 %. Une évolution qui n'empêche pas le constructeur allemand de poursuivre sa stratégie premium, fondée notamment sur la haute pression intégrale, le recyclage biologique de l'eau ainsi que des équipements particulièrement robustes. Dans cette configuration, le prix d'un portique dépasse généralement 60 000 euros HT, ce qui se traduit par un positionnement légèrement supérieur à celui de certains concurrents.
De son côté, Christ continue d'afficher des résultats notables. Avec près de 40 machines vendues en 2025, dont une vingtaine en renouvellement, et une progression de 28 % de son chiffre d'affaires par rapport à 2024, le constructeur allemand demeure le leader incontesté du marché français grâce à son portique Nova lancé en 2022. Les prises de commandes enregistrées depuis le début de l'année 2026 restent également soutenues malgré une conjoncture toujours délicate. "Le design, le prix (54 000 euros HT en version de base) et surtout la fiabilité constituent les principaux atouts du Nova, souligne Thierry Stimolo, responsable du secteur poids lourd chez Otto Christ AG. "Hormis les réglages liés à la mise en service, ce portique nécessite généralement une ou deux interventions de maintenance par an seulement, hors erreurs de manipulation. C'est un élément rassurant pour les exploitants qui ont besoin d'une disponibilité maximale de leur équipement."

Fidèle au modèle déployé dans l'ensemble du réseau, la station Lavatrans de Dunkerque a récemment renforcé ses capacités avec l'installation d'un nouveau portique de lavage. ©Lavatrans
Le niveau sonore particulièrement faible de la machine constitue également un argument commercial apprécié. L'offre s'est par ailleurs étoffée avec la version SuperNova, disponible en configurations à 4, 5 ou 7 brosses. "Au-delà de l'aspect visuel, les brosses latérales partagées présentent un véritable intérêt opérationnel. Elles permettent de laver séparément les parties basses du véhicule situées sous les rétroviseurs tout en traitant simultanément la partie supérieure. Le temps de prestation peut ainsi être ramené à seulement 2,30 minutes", explique Thierry Stimolo.
Développée il y a trois ans et proposée depuis 2025 sur la nouvelle génération Nova/SuperNova, cette technologie rencontre un intérêt croissant. Initialement pensée pour les autocars, elle évite au conducteur de descendre de son véhicule afin de rabattre puis repositionner les rétroviseurs. Un avantage à la fois pratique et sécuritaire. Le système est compatible avec les poids lourds grâce à un programme spécifique permettant d'éviter automatiquement les rétroviseurs.
Reste enfin une autre réalité du marché : celle de la maintenance. "Au-delà de la rentabilité commerciale, le lavage poids lourd présente également des contraintes importantes en matière d'intervention technique, rappelle Fabrice Collet, directeur commercial et marketing de WashTec France. Les hauteurs de travail imposent l'utilisation d'une nacelle et nécessitent la présence de deux techniciens sur site. Nous sommes très loin des conditions d'intervention que l'on rencontre dans le lavage automobile." Une spécificité qui contribue elle aussi à distinguer durablement le marché du poids lourd de celui du véhicule léger.
Par Marc David
Le lavage itinérant, un phénomène qui inquiète les réseaux
Le phénomène n'est pas nouveau mais il semble prendre de l'ampleur dans le contexte actuel, notamment auprès de certains grands groupes de transport. De quoi s'agit-il ? Du lavage itinérant, parfois appelé lavage à domicile. Concrètement, des prestataires interviennent directement sur les sites des transporteurs, souvent le week-end, avec une simple camionnette équipée d'un nettoyeur haute pression transportable. Cette pratique suscite l'inquiétude des exploitants de centres de lavage.
"Nous considérons qu'il s'agit d'une forme de concurrence déloyale, pointe Eva Bernard Rolli, cheffe de groupe B&M Rolli SAS (QRO Lavage). Ces intervenants supportent des coûts bien inférieurs aux nôtres. Ils ne paient ni l'eau ni les taxes de rejet, ne disposent pas de séparateurs d'hydrocarbures et n'ont pas à entretenir des installations conformes aux exigences environnementales." Autant de charges qui expliquent notamment pourquoi une prestation de lavage poids lourd est facturée environ 65 euros HT dans le réseau QRO.
Les matières premières sous pression
La pression ne concerne pas uniquement les transporteurs. Les fabricants de portiques doivent eux aussi composer avec une remontée des coûts de production depuis le début du conflit au Moyen-Orient et les tensions observées autour du détroit d'Ormuz. "Ce qui nous importe, c'est de disposer d'un portique ultra-fiable, qui ne pose aucun problème durant sa durée de vie. Bien sûr, face à la pression du marché, nous travaillons sur les prix pour demeurer compétitifs, mais nous ne voulons pas rogner sur la qualité dans la mesure où le poids lourd nécessite certaines exigences. Comme nos confrères sans doute, nous allons devoir nous adapter à une nouvelle donne", confie Jean-Marc Lasserre, directeur des ventes du département professionnel de Kärcher.
Si la majorité des composants mécaniques provient encore d'Europe et que l'inox demeure relativement stable, d'autres matières premières évoluent beaucoup plus rapidement. "Le plastique utilisé pour le co-vering des machines ainsi que l'aluminium enregistrent des hausses importantes. À cela s'ajoute l'augmentation des coûts de transport, qui pèse également sur nos comptes. Face à cette situation, les industriels n'ont que deux solutions : absorber une partie des surcoûts en réduisant leurs marges, ou les répercuter sur leurs tarifs. Kärcher a ainsi annoncé une hausse comprise entre 2 et 3 % sur ses produits à compter de ce mois de juillet. Une décision qui pourrait être suivie par plusieurs acteurs du marché.
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