Comment la donnée devient un levier de décarbonation pour les flottes

La décarbonation du transport routier ne relève plus du discours d’intention. Elle s’impose à présent comme une condition d’accès au marché. Entre obligations réglementaires d’affichage des émissions de CO2 et exigences croissantes des chargeurs, tenus d’intégrer les émissions de scope 3 dans leur propre bilan carbone, les transporteurs doivent objectiver l’empreinte environnementale de leurs opérations. Mesurer précisément les émissions de leur flotte – et démontrer leur capacité à les réduire – devient un critère déterminant dans les appels d’offres comme dans les stratégies RSE.
Différents outils de calcul sont aujourd’hui disponibles, notamment proposés par l’Ademe, des cabinets ou des acteurs spécialisés tels que EcoTransIT World. Certains transporteurs ont même développé leur propre solution. Mais tous ces outils reposent sur un même prérequis : la fiabilité et la granularité de la donnée. Sans collecte automatisée, sans traçabilité fine des consommations et des usages, le bilan carbone reste théorique. C’est justement sur ce terrain que la télématique s’impose comme un socle opérationnel.
La télématique, socle de la donnée exploitable
L’une des fonctions premières d’une solution télématique, branchée au bus CAN/FMS du véhicule, est de collecter les données techniques, notamment de consommation de carburant. Le boîtier embarqué assure également la géolocalisation, ce qui permet d’associer précisément les volumes consommés à une tournée, un client, un type de mission ou un trajet donné. Les données remontent vers le portail de gestion de flotte, où elles sont consolidées et structurées sous forme de tableaux de bord détaillés. L’intérêt ne réside pas uniquement dans la visualisation, mais dans la capacité à croiser les informations : consommation en roulage ou à l’arrêt, kilomètres parcourus, taux de charge, pression des pneumatiques, profils d’accélération et de freinage. Autant de variables qui influent directement sur la performance énergétique.
L’enjeu, pour le transporteur, est double. D’abord, identifier les dérives et les marges de progression pour réduire la consommation. Ensuite, disposer d’une base chiffrée fiable pour convertir ces données en indicateurs d’émissions de CO2. Selon Jérôme Bamy, responsable des ventes de Samsara, l’installation d’un boîtier "vehicle gateway" associé à un portail de gestion permettrait d’observer une baisse moyenne de 6 % de la consommation, soit entre 1,5 et 2 l/100 km. Au-delà du gain carburant, ces données constituent surtout la matière première du calcul carbone : c’est à partir de la consommation réelle, tracée et horodatée, que les acteurs télématiques établissent les indicateurs d’émissions.
Transformer la consommation en indicateur CO2
La méthode varie selon les télématiciens. Certains calculent eux-mêmes le taux d’émission CO2 du camion, d’autres s’adossent à des cabinets ou prestataires spécialisés. Dans tous les cas, les modalités de calcul reposent sur la multiplication de la consommation par un facteur d’émission de CO2. Le constructeur MAN utilise, par exemple, le facteur d’émission identifié lors de l’homologation de ses véhicules pour fournir ses rapports via le module Perform de la solution digitale RIO.
ZF, qui propose la même fonctionnalité sur son portail télématique Scalar, s’appuie sur le cabinet allemand Ship Zero, certifié par le GLEC (Global Logistics Emissions Council) pour calculer précisément les émissions. "Via la solution de Ship Zero, totalement intégrée par API à la plateforme Scalar, le transporteur peut dans un premier temps établir un "devis CO2" en calculant l’empreinte carbone pour un transport donné en fonction du nombre de véhicules impliqués, de l’itinéraire et des points de passage, de la charge, du taux de transport à vide ou même en indiquant la part de biocarburant utilisée pour cette opération. Ensuite, sur la base de ces données, Ship Zero va calculer un taux précis de CO2 mais aussi le coefficient d’intensité carbone requis dans le bilan CO2 à fournir aux chargeurs. L’outil peut également calculer l’empreinte carbone du produit transporté, et non pas seulement du véhicule", explique Sébastien Bara, responsable produit de ZF. L’offre du télématicien inclut un module additionnel de reporting complet de l’empreinte carbone de la totalité de la flotte, permettant au transporteur d’établir la part qu’elle représente sur l’ensemble de son bilan carbone.
L'écoconduite pour diminuer les émissions
Une fois les données de consommation et d’émission de CO2 connues, l’enjeu économique et environnemental pour les transporteurs est d’optimiser l’utilisation de la flotte. La télématique sert alors de passerelle entre l’exploitant, le véhicule et le conducteur pour analyser le profil de conduite et restituer de bonnes pratiques au volant. C’est la fonction des modules d’écoconduite qui affichent, sur l’écran en cabine ou sur le smartphone du chauffeur, un score, un système de code couleur ou des recommandations émises oralement par synthèse vocale.
"Via la fonction Eco de son application Cargo App, le conducteur accède à sa note moyenne d’écoconduite, mise à jour toutes les heures. Il peut identifier exactement les aspects où il n’a pas performé, et comprendre qu’il a obtenu une note moyenne par exemple parce qu’il a freiné brusquement trop souvent et réaccéléré brutalement derrière, ou parce qu’il a sous-utilisé le régulateur de vitesse, par exemple", détaille Sébastien Bara. Il ajoute que ZF intègre progressivement une couche d’intelligence artificielle capable de formuler des recommandations afin que le conducteur corrige son comportement et améliore son score en temps réel.
Dans l’entreprise de transport, les tableaux de bord de consommation et d’émission de CO2 sont accessibles aux formateurs internes ou peuvent être fournis à des organismes de formation. Ils vont permettre d’identifier précisément pour chaque conducteur les points d’amélioration, et de dispenser des leçons sur des aspects spécifiques de conduite vertueuse. En outre, la solution de gestion de flotte facilite la mise en application de ces mesures par les chauffeurs et leur évolution dans le temps. Ces modules d’écoconduite sont de plus en plus complétés par des solutions vidéotélématiques.
Contextualiser le profil de conduite
La vidéotélématique associe les données de conduite issues du véhicule à des séquences vidéo captées par des caméras embarquées, orientées vers la route et, dans certains cas, vers la cabine. L’objectif dépasse le seul cadre de la sécurité routière. En corrélant un évènement de conduite – freinage appuyé, accélération brusque, distance de sécurité insuffisante – avec son contexte réel, l’entreprise peut affiner l’analyse du comportement du conducteur. Un freinage brutal n’a pas la même signification selon qu’il résulte d’une anticipation tardive ou d’un aléa extérieur.
Cette contextualisation permet d’ajuster les scores d’écoconduite et de cibler plus finement les actions correctives. L’approche évolue ainsi d’un système purement déclaratif vers un dispositif plus nuancé, susceptible d’être mieux accepté par les conducteurs. En renforçant la pertinence des retours terrain, la vidéotélématique vise à améliorer durablement les pratiques de conduite, avec des effets attendus sur la consommation, la sinistralité et, par ricochet, sur l’empreinte carbone de la flotte.
Samsara, qui revendique à ce jour 15 000 véhicules équipés en France contre 5 000 il y a trois ans, indique s’appuyer sur des volumes massifs d’images collectées pour perfectionner en continu les algorithmes de sa solution. Jérôme Bamy souligne que de nombreux transporteurs déjà équipés d’outils d’écoconduite complètent désormais leur dispositif par une dashcam afin de disposer d’un outil de coaching continu. Selon lui, cette évolution permet de substituer à des formations ponctuelles un accompagnement régulier avec, à la clé, une amélioration de la sécurité, une réduction des coûts liés aux sinistres et des gains mesurables sur la performance énergétique.
Par Renaud Chasle
La télématique pour booster le camion électrique
Sur un camion électrique, pas de gasoil ni de CO2 dont la télématique pourrait calculer la consommation et l’émission. La technologie est toutefois jugée primordiale pour mesurer et maîtriser la consommation énergétique et l’autonomie des batteries. Elle est donc intégrée "de série" sur les poids lourds à batteries. Le boîtier télématique va capter les données du système de propulsion électrique et des batteries pour les traduire en rapport de consommation d’énergie et sous forme de recommandations d’écoconduite.
"Via le boîtier RIO Box, le module Perform et la bonne formation des chauffeurs à la conduite d’un camion électrique, nous constatons chez nos premiers clients une consommation de 0,8 kWh/km, alors que nous annoncions plutôt 1,2 voire 1 kWh/km au lancement des modèles", confie Gaëtan Pierson, responsable des ventes services chez MAN Truck & Bus France. Selon lui, cette économie issue des outils digitaux permet de prolonger l’autonomie des camions en tournée, de réduire les temps et coûts de recharge, et aussi d’allonger la vie des batteries. L’ensemble contribue à réduire le TCO des camions électriques et à améliorer l’empreinte environnementale de l’entreprise.
Trois questions à… Gaëtan Pierson, responsable des ventes services chez MAN Truck & Bus France
JPL : Via le module Perform de RIO, les transporteurs accèdent aux données de consommation et à des indicateurs d’empreinte CO2. Comment ces émissions sont-elles calculées ?
Gaëtan Pierson : Sur la plateforme RIO, les transporteurs accèdent aux données de CO2 calculées sur la base d’un litre de carburant consommé. Le calcul repose sur un facteur d’émission dont la valeur est mesurée au cours du cycle d’homologation du véhicule. Sur les moteurs MAN de dernière génération, le facteur d’émission est de 2,62 kg de CO2 par litre de gasoil brûlé.
Donc, via le boîtier télématique RIO Box qui remonte précisément la consommation de carburant (quantité de gasoil brûlé par les injecteurs dans le cycle de combustion) selon l’usage du camion sur une période donnée, le module Perform calcule le niveau d’émission de CO2. La particularité de ce système "constructeur" est d’être capable d’identifier l’impact carbone en fonction de la consommation moyenne de carburant, de la consommation en conduite ou à l’arrêt du véhicule, avec un impact important sur les mesures correctives et d’écoconduite.
Une fois les émissions calculées, comment faire pour le réduire ?
La télématique permet de capter les données techniques du camion pour mettre en corrélation le comportement de conduite et la consommation. Dès lors, le module d’écoconduite accessible sur le portail RIO et sur l’application MAN Driver App sert à améliorer la performance des chauffeurs, en complément de notre programme de formation ProfiDrive. L’écoconduite permet aux formateurs d’analyser précisément les points d’amélioration possibles afin de baisser la consommation et l’empreinte carbone des camions, mais aussi de suivre dans le temps les bonnes pratiques au volant des chauffeurs.
Ce service, même s’il est déjà très abouti concernant la consommation, est en constante amélioration chez MAN. Nous travaillons par exemple actuellement sur tout ce qui va concerner les phases d’accélération brusque et de freinage brusque, qui vont induire une conduite plus consommatrice et potentiellement dangereuse. Outre la réduction de l’empreinte carbone, l’objectif est aussi de renforcer la sécurité routière et de réduire l’usure des composants du camion.
Quels sont les gains théoriques ?
En termes de consommation et d’émissions de CO2, l’utilisation de la télématique et du module Perform pour l’écoconduite engendre une réduction moyenne de 3 l/100 km chez nos clients. En outre, la télématique permet de suivre, voire de monitorer en temps réel la consommation de la flotte et donc son empreinte carbone, plutôt que de récupérer les données a posteriori, lorsque c’est trop tard. Chez un client qui exploite le service Perform, on observe un gain aux alentours de 3,3 l sur la consommation. Sur une année, cela correspond à peu près à 8 tonnes de CO2 économisées.
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