Xavier Fraipont, Goodyear : "Le vrai enjeu, c’est l’utilisation vertueuse du pneu"

Le Journal du Poids Lourd : Le marché français reste atone : les ventes de pneus PL ont reculé de 0,7 % au premier semestre, selon le Syndicat du Pneu. Est-ce conforme au reste de l’Europe ?
Xavier Fraipont : En Europe de l’Ouest, les ventes en sell-in ont légèrement progressé, même si nous sommes loin des croissances à deux chiffres d’il y a quelques années. L’été a toutefois été perturbé par le report d’un dispositif d’incitation à l’achat de pneus performants en Allemagne, ce qui a décalé les volumes. Beaucoup de ventes ont eu lieu en début d’année, avant un ralentissement.
Au final, on se situe autour de l’équilibre. Le parc poids lourd continue de croître légèrement, la consommation totale de pneus aussi, mais une part croissante est absorbée par des importations asiatiques, souvent moins encadrées réglementairement. Les statistiques officielles ne les prennent d’ailleurs pas toujours en compte.
JPL : Goodyear a lancé en septembre la troisième génération de ses pneumatiques KMax. Quelles performances de ces produits mettez-vous en avant, et quels marchés ciblez-vous ?
On ne peut pas évoquer le KMax Gen-3 sans parler de son prédécesseur, devenu la référence kilométrique du marché pour de nombreuses flottes et distributeurs. Remplacer une légende met forcément un peu de pression ! L’objectif du Gen-3 était d’offrir un niveau de kilométrage identique tout en répondant à de nouvelles attentes, notamment la réduction de la consommation de carburant. Nous avons donc travaillé en profondeur sur la résistance au roulement.
Contrairement à certains concurrents, nous n’avons pas cherché à l’améliorer en diminuant la profondeur de sculpture, ce qui aurait réduit la durée de vie du pneu. Nous garantissons le maintien du kilométrage, tout en améliorant le rendement énergétique.
Au-delà de la performance, nous devions répondre à la pression sur les coûts que subissent les flottes depuis la période post-Covid, et à la montée en puissance des exigences environnementales, notamment celles issues de la réglementation européenne. Le KMax Gen-3 concilie ces dimensions, avec un produit durable dans le temps et compatible avec les opérations de recreusage et de rechapage.
Il s’adresse principalement aux flottes régionales, même si son champ d’application dépasse largement ce périmètre. Aujourd’hui, on attend des manufacturiers qu’ils parviennent à tout concilier : kilométrage, faible résistance au roulement, réduction des émissions de CO₂. C’est devenu un exercice d’équilibriste.
JPL : Comment parvenez-vous à concilier ces impératifs parfois contradictoires ?
X.F. : C’est un défi technique passionnant. En tant qu’ingénieur, je trouve que c’est un superbe challenge pour nos équipes de recherche et développement. Ce qui distingue le poids lourd, c’est la possibilité d’agir non seulement sur le produit, mais aussi sur son environnement d’usage pour le maintenir dans ses conditions optimales.
Nos clients connaissent parfaitement leurs pneus, qu’ils soient gestionnaires de flotte ou conducteurs. Nous pouvons leur fournir, en plus d’un produit performant, des solutions qui assurent un contrôle permanent des paramètres, évitent les dérives et garantissent une usure homogène, une pression stable et donc une consommation de carburant maîtrisée.
Cela va de dispositifs statiques, comme notre système CheckPoint sur site, à des offres globales où la flotte nous délègue la gestion complète des pneumatiques via un contrat d’abonnement. Dans ce cas, nous pilotons l’ensemble de la maintenance, et l’expérience montre une baisse significative des pannes liées aux pneus : crevaisons, arrêts imprévus et immobilisations.
Le TPMS joue ici un rôle clé. Le résultat, c’est davantage de temps de roulage, des coûts réduits et une tranquillité d’esprit accrue, y compris pour les conducteurs qui nous font part d’un vrai sentiment de sécurité.
JPL : Un mot sur la future norme Euro 7 : le groupe de travail qui doit arrêter la méthode d’essais pneus a repoussé sa décision à février 2026. Quelle est votre position ?
X.F. : Sans entrer dans le détail des dernières discussions, notre position est claire : il faut une méthode objective, répétable et d’un coût maîtrisé, qui éclaire réellement le marché. Les tests, qu’il s’agisse du label "neuf" ou du label "usé", ajoutent des coûts aux manufacturiers. Encore faut-il que cette valeur soit reconnue.
Nous savons qu’il existe de fortes différences de résultats entre les tests sur route et ceux réalisés en laboratoire. Si la méthode n’est pas représentative, elle ne sert à rien. Goodyear soutiendra la méthode qui sera retenue, à condition qu’elle soit rigoureuse et répétable. Une méthode peu fiable risquerait d’élargir les tolérances et de niveler la qualité par le bas. L’ambition doit rester d’élever le niveau et de traiter les enjeux environnementaux.
JPL : Poursuivons dans le domaine de la durabilité : visez-vous toujours un pneu 100 % matériaux durables d’ici 2030 ? Où en êtes-vous ?
X.F. : Oui, cet objectif reste pleinement d’actualité. Il s’agit de produire un pneu 100 % durable à l’horizon 2030, pas encore une gamme complète. En Europe, le pneu poids lourd bénéficie déjà d’un léger avantage, car il contient moins de caoutchouc synthétique qu’un pneu tourisme. Mais surtout, nous avons déjà franchi d’importantes étapes : sur des gammes comme UrbanMax et désormais KMax, la part de matériaux durables atteint entre 40 et 55 %, selon les applications. Ce n’est pas un prototype isolé, mais une transformation progressive de notre portefeuille de produits, ce qui montre que notre trajectoire 2030 est crédible.
JPL : Que change l’offre Tires-as-a-Service (TaaS) par rapport à Total Mobility ?
X.F. : Total Mobility repose sur trois piliers : le pneu, les solutions et le service. L’offre Tires-as-a-Service intègre ces trois dimensions dans une formule unique, pensée pour offrir une véritable tranquillité d’esprit aux flottes.
Selon leur niveau d’attente, elles peuvent choisir d’acheter leurs pneus tout en bénéficiant d’un outil de suivi, d’accéder à l’assistance ServiceLine 24h/24, de souscrire un contrat au kilomètre ou encore d’intégrer la gestion pneumatique à leur TMS. Nous ajoutons à cela des fonctionnalités d’autogonflage et une "control tower" capable d’anticiper l’usure. Cela permet de basculer vers une maintenance préventive complète.
Lorsqu’on évalue cette offre, on ne se limite pas aux critères classiques de performance ou de kilométrage : on mesure aussi le temps gagné par les flottes, qui n’ont plus à gérer leurs pneus, leurs prestataires ou leurs interventions. Les premiers retours clients – notamment sur les utilitaires légers et bientôt sur les poids lourds – montrent une réduction notable du coût total d’exploitation.
JPL : Quels bénéfices observez-vous chez les clients qui ont adopté cette offre ?
X.F. : Chaque flotte veut d’abord vérifier par elle-même, et c’est normal. Les bénéfices de cette offre vont varier en fonction de chaque client, c’est très variable. Mais sur les flottes équipées, nous constatons une réduction des pannes liées aux pneus pouvant atteindre 80 à 85 %. Sur la consommation de carburant, les gains vont de 2 à 3 % selon les conditions d’usage.
Ces résultats s’ajoutent aux bénéfices liés à la meilleure gestion de la pression. Mettre un pneu bien noté ne suffit pas si la pression n’est pas maintenue. Grâce à un système automatique, on fiabilise l’ensemble du process. L’objectif n’est pas de remplacer les techniciens, mais de leur permettre de se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée.
C’est d’autant plus important que, dans l’Ouest de l’Europe, il devient difficile de recruter des techniciens compétents et disponibles, notamment pour les interventions de nuit ou le week-end. Mieux vaut donc prévenir que guérir.
JPL : À quelles flottes s’adresse cette formule ?
X.F. : Aujourd’hui, nous la destinons plutôt aux flottes moyennes à grandes. Ce n’est pas une solution conçue pour les petits parcs de 10 à 50 véhicules, mais pour des structures d’envergure disposant déjà d’une gestion centralisée.
JPL : Dans un marché européen du remplacement sous pression du low cost, comment défendez-vous vos positions ?
X.F. : Notre stratégie repose d’abord sur la qualité du produit, que ce soit en première ou en seconde monte, un domaine où les marques low cost ne peuvent pas rivaliser. Elle repose aussi sur nos solutions connectées, qui ajoutent une vraie valeur à l’usage, et sur la force de notre réseau – Vulco, TruckForce et nos partenaires – qui nous donne un accès direct au marché et nous permet d’exploiter pleinement le potentiel de nos produits.
Le vrai enjeu, c’est l’utilisation vertueuse du pneu. Un pneu premium a plusieurs vies : on le recreuse, on le rechape, parfois plusieurs fois. Même ainsi, il peut rester plus cher qu’un pneu d’importation à usage unique, mais il est infiniment plus durable. Les enveloppes mono-vie finissent jetées, ce qui est à rebours de toutes les ambitions européennes en matière de durabilité. À nous de démontrer la valeur économique et environnementale de ces cycles multiples.
JPL : La transition du parc roulant vers l’électrique est engagée : quelles répercussions pour l’industrie du pneumatique ?
X.F. : Nous travaillons étroitement avec les constructeurs, ce qui nous a permis de gagner des parts de marché ces dernières années. Le principal défi, c’est la masse accrue et les charges plus élevées par essieu. Nos dernières lignes sont désormais "EV Ready" : elles intègrent des capacités de charge renforcées et des spécifications adaptées au couple instantané des moteurs électriques.
L’autre enjeu, c’est l’autonomie. Il ne suffit pas de délivrer un couple élevé, il faut le faire sans pénaliser la batterie. C’est pourquoi nous travaillons en co-ingénierie avec les constructeurs pour garantir que le pneu reste dans sa fenêtre optimale d’utilisation, minimisant la consommation d’énergie tout en maximisant la durée de vie. C’est cette double exigence, en termes d’efficacité et de durabilité, qui guidera la performance du pneu dans l’ère électrique.
JPL : Goodyear a annoncé rester sponsor titre et fournisseur exclusif de pneumatiques du FIA Championnat d’Europe de courses de camions jusqu’en 2027. Qu’attendez-vous de ce partenariat ?
X.F. : Ce partenariat s’inscrit dans notre engagement historique dans le sport automobile. C’est une part essentielle de l’ADN de la marque, que nous voulons transmettre à travers toutes nos activités, y compris dans le domaine du poids lourd. La course représente pour nous un formidable terrain d’innovation.
Même les spécifications que nous développons pour les pneus PL intègrent des avancées techniques testées en conditions extrêmes. Cela nous permet de valider certaines innovations qui, par la suite, peuvent être déployées sur le marché.
JPL : Pouvez-vous donner un exemple de technologie “éprouvée en course” puis déployée plus largement ?
X.F. : Je peux citer un exemple en dehors de l’ETRC, mais très parlant : l’équipe De Rooy, qui participe au Rallye Dakar, roule avec des pneus Goodyear. Elle utilise un TPMS couplé à un logiciel qui gère l’évolution pression-température en temps réel.
L’équipe ajuste ainsi les pressions pour obtenir la traction nécessaire tout en préservant la durabilité du pneu et en évitant les crevaisons, qui leur coûtent un temps précieux. Ce type de retour terrain nous permet d’affiner nos algorithmes et de valider des usages en conditions extrêmes. Ce que nous apprenons dans ce contexte est ensuite intégré à nos solutions logicielles pour les flottes.
